Le Strasbourg

Le Strasbourg

A l’occasion de la préparation de l’exposition à la Villa, nous avons évoqué avec Jacqueline Damongeot la vie de l’atelier de décor au temps d’Hélène Charbonnier Moisand. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de mieux connaître son apport personnel dans le contenu des collections et ses sources d’inspiration pour la création de nouveaux décors. J’avais gardé le souvenir que Bonne Maman (alias Hélène) s’arrêtait souvent devant les boutiques de mode pour repérer les nouvelles tendances du moment et s’en inspirer pour faire évoluer la palette de décors proposés aux clients de l’entreprise. De son côté, Jacqueline nous a raconté cette histoire d’une soupière remontée un jour dans un piteux état de la cave de la Villa, dépoussiérée, puis montrée à Hélène, sans doute pour lui suggérer de  la remettre en bonne place dans la maison. C’était une pièce d’origine italienne de forme originale et décorée avec un bouquet de fleurs et des rameaux de lierre s’échappant vers les extérieurs.
A ce stade, l’histoire ne disait pas ce qu’il était advenu de cette soupière, mais Jacqueline était formelle sur le fait qu’Hélène s’en était aussitôt emparée pour travailler sur la création d’un nouveau décor. Ce fut le Strasbourg qui intègre effectivement le bouquet et le lierre.

 Coïncidence assez étrange, en même temps que je parlais avec Jacqueline, je préparais la grande salle à manger pour recevoir l’exposition, ce qui m’a amené à déplacer quelques objets, parmi lesquels se trouvait ladite soupière italienne. Imaginez la surprise de Jacqueline, et la mienne aussi, moi qui pensais que cette pièce n’était qu’un souvenir de voyage rapporté d’Italie par mes parents.

Tout cela se passait à la Villa dans la grande salle à manger sous le regard coquin d’Hélène photographiée vers l’âge de dix ans. De là à y voir beaucoup plus qu’une simple coïncidence, il n’y avait qu’un pas… que j’ai franchi assez facilement !

Philippe Moisand sur le  Chardenois

Robert Picault

Robert Picault

Fidèle ami de la famille, Robert Picault nous a fait l’honneur de mettre ses talents artistiques au service des Faïenceries, alors même que son atelier de Vallauris fonctionnait encore. Contemporain de Picasso dont il tourna plusieurs films, Picault travailla tout d’abord sur les décors de Besançon-Casamène, avant de collaborer dès 1966 avec Longchamp et devenir, dans les années 70 et jusqu’à sa retraite en 80, Directeur artistique des faïenceries.

Décor aux poissons

Parmi les décors imaginés par Robert Picault dans les années 60, le plus beau est sans conteste le décor aux poissons. Celui-ci fut créé sur la forme « coupe », qui était préexistante à son arrivée. Les poissons sont dessinés à la poire sur un superbe émail bleu « velouté ».


Un service comparable a été également réalisé sur un émail noir, mais c’est sur le fond bleu que le décor aux poissons est le plus réussi.

Service Provence

Robert Picault créa dès la fin des années 1960 une forme qui connut un très grand succès, la forme « Provence ». Le style qu’il a développé à Vallauris dès 1948 est caractéristique, même s’il abandonne sa gamme de couleurs à son atelier de Vallauris dont il reste propriétaire, les formes sont proches, le coup de patte du décorateur reste omniprésent.

Sur les formes, on passe de la recherche systématique des formes traditionnelles de Provence à un style plus épuré, plus rond, plus élégant aussi.

Les assiettes ont des formes similaires à celles de Vallauris, sans marli, ce rebord au pourtour de l’assiette légèrement incurvé vers le haut. Chez Picault, le rebord de l’assiette plate se situe sur la circonférence de celle-ci. Petite nuance : l’assiette de Longchamp est encore plus plate, si l’on peut dire, que celle de Vallauris et son rebord encore moins accentué, sans doute parce qu’elle n’est pas tournée.

Les décors de la forme Provence à fleurs stylisées (la Napoule et Collioure), bien dans la tradition Picault, connurent un grand succès.

  Tous les décors de la forme Provence ne sont pas dans le style Picault des origines, comme on le voit sur la photo-vignette ci-contre. On retrouve ci-dessous le décor Collioure sur un prospectus des années 70. La photo a été prise par R. Picault lui-même, chez lui à Valay, sur une table en cérastone de Casamène.

Service Gibier

Sur une forme préexistante à son arrivée à Longchamp, la forme carrée qui fut très « tendance » dans les années 60, Robert Picault conçoit un décor d’oiseaux et de végétaux, dessinés à la poire comme les poissons.
Mais le service comprend aussi une tête de cerf, au motif original, un cerf à visage humain, le faune de Picasso ?

La technique utilisée est celle de la brosse : petite brosse aux poils courts et durs avec laquelle la décoratrice enlève l’émail coloré, guidée par un poncif posé sur la pièce, jusqu’à faire apparaitre le blanc du biscuit. La pièce est ensuite ré-émaillée. Mais c’est une technique difficile à acquérir et, même bien maîtrisée, comme ce fut le cas pour Jacqueline Damongeot, elle exige beaucoup de temps. Aussi, la tête de cerf fut très vite réalisée à la poire.

Œuvres originales

Robert Picault, lors de ses passages à la Villa, offre régulièrement à Denise Moisand épouse de Robert, un plat ou une simple assiette décorés par lui-même et aux motifs variés : oiseaux traités à la manière Picault
quelques paysages  de la région dont celui de Perrigny-sur-Ognon. Une nature morte, également et même des têtes de femmes (thème plutôt rare chez Picault).

Variété des thèmes mais unité de la couleur, le bleu, qui était devenu, semble-t-il, sa couleur de prédilection alors que la couleur dominante de sa grande période à Vallauris était le vert.

 On appréciera, à travers ces œuvres originales, la ligne de son dessin, à la fois simple et dépouillée et en même temps si personnelle.

 

La Chasse

La Chasse

Le service “Le Deyeux”

Le service Le Deyeux, couramment dénommé “service chasse” a été conçu par Maurice Moisand, peintre animalier. Gaëtan Moisand, qui a pris la tête des Faïenceries de Longchamp en 1911 a sans doute voulu marquer son arrivée, en faisant rapidement appel à son lointain cousin Maurice, pour réaliser un service de prestige. Maurice Moisand qui a illustré de nombreuses affiches et ouvrages, avait une réputation déjà bien établie . On peut donc penser que ce service a vu le jour juste avant la Grande Guerre dans les années 1911-1914. La forme Art nouveau est très originale et, fait exceptionnel,  restera dédiée à ce décor.

Preuve de l’importance qu’a dû attacher Gaëtan à la réussite commerciale du service Le Deyeux, son lancement a fait l’objet d’une présentation soignée sous forme d’un 4 pages illustré de photos, procédé assez rare pour l’époque : 

 

 


 Cette présentation du service évoque « une série de petits tableaux de chasse suivant les légendes de Le Deyeux ». En fait de légendes, ce sont plutôt d’aphorismes dont il s’agit. En effet, la petite « phrase » de la première page de ce « prospectus » comme celles que l’on retrouve sur les assiettes du service sont extraites d’un livre de Théophile Deyeux, paru en 1841, les tablettes de Saint-Hubert, ses commandements, ses aphorismes, traduits par  Deyeux ». 

Ce ne fut pas une mince affaire de trouver l’origine des aphorismes du service. Le nom de celui-ci, Le Deyeux,  a fini par nous mettre sur la bonne voie, celle de Théophile Deyeux. Ce fut un grand plaisir de découvrir son livre.

Reste une question : pourquoi « Le Deyeux » ? On peut supposer que ce petit livre a connu un immense succès auprès des chasseurs, succès qui perdurait encore au début du XXème siècle, au point qu’on le citait en disant « le » Deyeux en référence à la chasse. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle paraît assez réaliste.

 Les Tablettes de Saint-Hubert, ce n’est pas, bien sûr, de la haute littérature, mais Deyeux a le sens de la phrase concise et bien ciselée, le tout agrémenté d’un zeste d’humour qui rend la lecture de ses aphorismes tout à fait supportable même pour quelqu’un qui ne chasse pas. Quelques aphorismes vont même jusqu’à dépasser le strict cadre de la chasse pour atteindre des sommets quasi philosophiques !
(voir la signature M Moisand pour Maurice Moisand en bas à gauche)

A titre d’exemple :   

  • « Pointe la bécassine aussitôt son départ / Suis-la dans son zig-zag et tire un peu plus tard. »  
  • « Un seul mot pour le poil, heureux qui s’en souvient / Tirez haut ce qui fuit, tirez bas ce qui vient. »
  • « Il en est d’un fusil tout comme de son maître / Plus il va, mieux il vaut, tout le temps qu’il doit être. »
  • « Ah ! la moitié du temps, soyons de bonne foi / Qui frappe sur son chien devrait frapper sur soi. »
  • « Ne sois pas orgueilleux si le sort t’a fait roi /  Le plus maigre sujet, demain, ce sera toi. »
  • « Au-dessus des décrets de l’éducation / Il est un don du ciel, c’est l’inspiration. »

Ces quelques aphorismes et bien d’autres (il y en a 200 !)  figurent dans le livre de Théophile Deyeux sur le site de la BNF,  « Gallica ».

 

Le chic à cheval

Le chic à cheval

Il y a des gens qui aiment les chiens et qui en font la passion de leur vie, des vieilles filles qui s’enamourent de cacatoès au plumage aveuglant, des poètes comme Baudelaire chérissant les angoras fourrés. Moi, j’ai toujours eu pour le cheval un vaste et profond amour. 

Ainsi commence de façon exubérante “Le chic à cheval”, un livre dont le titre prête à sourire tant il a un charme suranné. Publié en 1891, cet ouvrage aux 300 gravures dont 50 en couleurs retrace l’histoire « pittoresque » du cheval et de l’équitation.

L’auteur ne se contente pas d’écrire le texte du livre, il en est également l’illustrateur. Louis Vallet, c’est son nom, est un aquarelliste qui se fera mieux connaître au début du XXème siècle par des dessins et aquarelles mettant en valeur la femme ; ses dessins, parfois coquins, seront publiés dans des revues telles que Frou Frou ou la Vie Parisienne.

Robert Charbonnier sur Boy au petit galop

Mais revenons au cheval : le vaste et profond amour que lui porte Louis Vallet, un autre homme le partage. Un homme dont nous connaissons déjà la passion pour le cheval et dont nous avons découvert dans un bulletin précédent sa passion pour le dessin et plus encore pour les dessins de chevaux. Un homme qui se représente volontiers à cheval dans ses propres dessins et qui se montre volontiers à cheval sur les photos prises par ses proches. Vous l’avez deviné, bien sûr, cet homme c’est Robert Charbonnier, aussi passionné par le cheval que l’était Louis Vallet. Dès lors, il paraît naturel que ces deux-là, vivant à la même époque, se soient rencontrés et se soient entendus au point de faire affaire. Robert a certainement consulté le livre de Louis Vallet dès sa parution et l’a même sans doute acheté. On peut penser que l’auteur est devenu un maître pour Robert et que ce dernier s’est inspiré des dessins du livre pour parfaire les siens.

Quelques temps plus tard après la parution du livre, en 1893 ou 1894, Robert prend l’initiative d’une rencontre que Louis Vallet accepte volontiers. Les deux hommes, passionnés de cheval et de dessin se comprennent tout de suite. Robert commence bien sûr l’entretien  par un éloge du livre et de son auteur. Il continue en évoquant son  rêve de créer un service de faïence dont le thème serait le cheval et ajoute qu’ il espère pouvoir réaliser ce rêve depuis qu’il a découvert le “Chic à cheval”. A condition bien sûr que son interlocuteur accepte de le suivre…

Louis Vallet n’hésite pas longtemps, la proposition lui plaît évidemment. Une fois conclu l’accord de principe, et au-delà des considérations financières qui ont eu bien sûr leur importance, les deux hommes, ce jour-là ou par la suite, continuent leur discussion pour choisir le thème des dessins de façon à donner une identité bien précise au service.

Le choix se porte sur La Guérinière. Un des chapitres du livre de Louis Vallet lui est consacré. Ce sera le nom du service, qui sera commercialisé à compter de 1895.

François Robichon de la Guérinière (1688-1751), après avoir obtenu son brevet d’écuyer du Roi, ouvre en 1715 une académie d’équitation, à l’emplacement de l’actuelle rue de Médicis au dos de la fontaine qui porte le même nom. C’est là qu’il va acquérir sa réputation de professeur hors pair. En 1730, il est nommé écuyer du manège royal des Tuileries.  Il écrit, en 1733,  l’ “Ecole de cavalerie” qui va devenir la bible de l’équitation pour tous les cavaliers de France et d’Europe.

Louis Vallet dans son livre écrit que la Guérinière « est le père de l’équitation actuelle. Tout ce qu’il a écrit est aussi vrai qu’il l’était de son temps ». On peut déduire de ces propos qu’au XIXème siècle, tout cavalier digne de ce nom, et notamment tout officier de cavalerie comme l’était Robert Charbonnier, a lu l’ “Ecole de cavalerie”. De là à penser que c’est ce dernier qui a été à l’initiative du choix du nom du service et du thème de celui-ci, il n’y a qu’un pas que l’on peut se permettre de franchir sans grand risque d’erreur.

On trouve peu de gravures dans le chapitre que Louis Vallet consacre à La Guérinière. Celle qui est présentée ici est la seule en couleurs.

Même si elle a quelques airs de ressemblance avec les dessins du service, Louis Vallet ne la reprend pas lorsqu’il exécute les dessins de celui-ci.  On pourrait donc affirmer que Louis Vallet a créé exclusivement des originaux pour le service de Longchamp. Mais il faut reconnaitre toutefois qu’il arrive à Louis Vallet de s’inspirer, de façon plus ou moins explicite, des gravures du livre de La Guérinière, dont l’auteur s’appelle Charles Parrocel.

Ainsi cette gravure du livre de La Guérinière qui représente une figure appelée la capriole.
« La capriole est le plus élevé et le plus parfait de tous les sauts. Lorsque le cheval est en l’air et dans une égale hauteur du devant et du derrière, il détache la ruade vivement, les jambes du derrière dans ce moment  sont l’une près de l’autre et il les allonge aussi loin qu’il lui est possible de les étendre. Les pieds de derrière dans cette action se lèvent à la hauteur de la croupe et souvent les jarrets craquent par la subite et violente extension de cette partie. Le terme de capriole est une expression italienne, que les écuyers napolitains ont donné à cet air, à cause de la ressemblance qu’il a avec celui du chevreuil, nommé en italien caprio”

Voici la capriole de Charles Parrocel (in « l’Ecole de Cavalerie » de La Guérinière)

… celle de Louis Vallet sur dessin aquarellé préparatoire pour le service de Longchamp

… et sur un plat long du service de la Faïencerie


Le dessin préparatoire présenté ci-dessus n’est pas le seul à être arrivé jusqu’à nous, il y en quelques autres que nous avons découverts récemment avec une extrême surprise.

Laissons le dernier mot à François Robichon de la Guérinière. Il semble l’avoir écrit spécialement pour commenter les superbes décors du service de Longchamp qui porte son nom :
« La grâce à cheval consiste en une posture bien droite et libre, qui vient du contrepoids du corps bien observé ; en sorte que, dans tous les mouvements que fait le cheval, le cavalier, sans déranger son assiette, conserve autant qu’il le peut un juste équilibre, cet air d’aisance et de liberté qui forme ce qu’on appelle le bel homme de cheval. »

Catalogues des Faïenceries

Catalogues des Faïenceries

De 1868 à 1920, les Faïenceries de Longchamp ont édité  des catalogues dont la vocation était de présenter les produits et leurs tarifs. Il est probable que le rythme de parution de ces catalogues ait été annuel, à compter de 1868 (date de l’acquisition de la Faïencerie par les frères Charbonnier et jusqu’à la 1ère guerre mondiale.

Par un heureux concours de circonstances,  Gaëtan Moisand (le second) a pu avoir accès  à plusieurs d’entre eux. Les feuilleter les uns après les autres, c’est une bonne manière de parcourir l’histoire de la Faïencerie. C’est aussi, pour les collectionneurs, une occasion de situer ce que l’on possède ou ce que l’on achète ( les catalogues de 1909 et 1912 sont  les plus précieux).

  Le catalogue de 1874

Qui pouvait  imaginer découvrir un catalogue aussi ancien : 1874,  c’est six ans  à peine après l’arrivée des Charbonnier à Longchamp.

Le catalogue est celui de la “Manufacture de Faïence de Longchamp”. Sous cet intitulé, se trouve la mention “Charbonnier Frères” :  c’est la première période de l’histoire de la Faïencerie Charbonnier-Moisand, elle commence  avec le rachat de la Faïencerie  par les frères Robert et Marcel Charbonnier à Mr Phal le 6 août 1868.

1874,  c’est six ans  à peine après l’arrivée des Charbonnier à Longchamp. Le catalogue est celui de la “Manufacture de Faïence de Longchamp”. Sous cet intitulé, se trouve la mention “Charbonnier Frères” :  c’est la première période de l’histoire de la Faïencerie Charbonnier-Moisand, elle commence  avec le rachat de la Faïencerie  par les frères Robert et Marcel Charbonnier à Mr Phal le 6 août 1868.


L’editorial du 1er janvier 1874 réserve une surprise : 
Un incendie considérable détruisit l’année dernière une partie importante de nos bâtiments. Nous avons pu néanmoins continuer à fabriquer un peu sous des abris provisoires, de façon à maintenir autant que possible nos assortiments. Mais malgré des sacrifices importants, nous n’avons pu satisfaire autant que nous l’aurions désiré les personnes qui voulaient bien nous adresser des demandes. Aujourd’hui notre établissement est rétabli, la partie neuve est reconstruite avec les améliorations qui répondent aux besoins actuels et nous espérons que vous voudrez bien nous accorder votre confiance comme par le passé….

Bien que dénommée Manufacture de Faïence, l’usine des Charbonnier fabrique encore en 1874 des produits très traditionnels que l’on s’attendrait plutôt à voir sortir du four d’une poterie. Certes, quelques produits sont émaillés et quelques-uns ne le sont que partiellement : les cafetières sont ainsi « blanc dedans » et « brun dehors », elles sont de plus dénommées « terres à feu », ce qui laisse entendre peut-être qu’elles sont en argile brun résistant à la chaleur. Même chose pour les coquelles (ou cocottes).

Les soupières ne sont pas émaillées, à l’exception d’une seule dite « forme porcelaine », présentée comme pouvant être blanche, bleue ou peinte.

On peut découvrir d’autres caractéristiques de la Faïencerie dans son premier âge  : un nombre réduit de produits ; l’absence de « services de table » ( il y a certes 5 formes d’assiettes, les « calottes », brunes, blanches ou peintes ; une assiette percée à fromages ; 3 formes de saladiers et 5 formes de soupières, mais on est loin de services de table complets,  aux formes et décors différenciés); la prédominance des produits autres que ceux de la table  :  les bures à huile, les pots à soupe, les cruches, les écuelles et les bols, les pots de chambre classiques et les polonais, etc.

En 1874, les Faïenceries de Longchamp ne sont pas encore passée en 1874 à la production d’une faïence fine. Pourtant selon la légende, Marcel Charbonnier serait parti en Angleterre dès l’acquisition de la Faïencerie en 1868 et serait revenu quelques mois plus tard pour mettre en œuvre à Longchamp les techniques modernes de composition de la terre de faïence, avec un ingénieur anglais M. Abbington. Il s’agissait de produire une faïence fine, à partir d’une composition à base de feldspath et du kaolin, pour la rendre plus blanche et plus résistante. Ce sera la fameuse « terre de fer » sous son appellation commerciale.

Mais tout ceci a pris du temps, Robert s’est engagé volontaire à la guerre de 1870, un incendie a ravagé une partie de l’usine en 1874 et, enfin, la mise en œuvre des nouvelles techniques a été certainement compliquée (approvisionnement des matières premières, essais, construction de fours, introduction de la gravure et de la photocrosie dans les décors, formation du personnel, etc.). C’est une révolution qui est menée tambour battant comme l’indique l’article [2020-06-06-article-histoire-1923-Longchamp] :
« Dès 1881, l’usine, complètement transformée, fabriquait toute la faïence usuelle en une pâte de granit analogue à celle de la faïence anglaise et recouverte d’émail. Puis vinrent s’adjoindre les faïences d’art et l’on vit des objets en barbotine, des vases et d’autres pièces décorées par des maîtres du pinceau, sortir de l’usine de Longchamp. »

Le catalogue de 1909

Bien que publié 4 ans après la mort de Robert Charbonnier, le catalogue 1909 affiche encore son nom et sa qualité de « propriétaire ». Tout semble figé comme si la succession n’avait pas encore commencé !

Le catalogue de 1909 est intéressant à plus d’un titre, car il présente de façon exhaustive toute la production de la Faïencerie et donne une idée assez précise de la production de la 1ère décennie du XX° siècle. Il fournit de plus des informations précieuses sur la répartition de la production entre les grandes catégories d’objets. La part des produits autres que ceux entrant sous le libellé « services de table » est en effet prépondérante. Ils représentent 15 pages du catalogue quand les services n’en occupent  que 5.

Les garnitures de toilette : le broc et la cuvette de plusieurs dimensions, le seau, le porte-savon, le bain de pied, le vase de nuit sont déclinés en 11 formes et 11 décors (dont 8 en impression et 3 peints). Les vases, vasques, cache-pots et garnitures de cheminée sont présentés avec une extraordinaire variété de formes et de décors.

Les services de table sont produits sous 12 formes (Cannelé, Renaissance, Pothuau, Feston, Argent, Moscou, Dupleix, Tokio, Octogone, Martha, Henri II, Dubarry) et 60 décors imprimés ou coloriés sous émail. La plupart des décors ne sont déclinés que sous une seule forme. Par contre les formes sont proposées avec plusieurs décors. Ainsi la forme la plus commune, Renaissance, est utilisée sur 10 décors différents, dont Exotique, et Donjon en imprimé et Villa en colorié, la forme Dubarry sur 2 : Trianon et La Guérinière.

Citons parmi les décors « coloriés sous émail » : Aubépines, Anémones, Callot, la Guerinière, Rouennais, Saxe, Sylvia, Trianon. Et parmi les décors imprimés : Donjon, Exotique, Louis XVI, Lilas, Sapho, Velléda, Veneur. 

Le catalogue de 1912

C’est un catalogue très complet, plus étoffé que le précédent, parce que la tarification y est plus détaillée. 

Les garnitures de toilettes et les pièces dites « artistiques » (vases, vasques, garnitures de cheminée, …) y ont la part belle.

Si les formes et décors des services de table évoluent peu d’un catalogue à l’autre, on remarque  deux disparitions (la forme Octogone avec son décor Rouen impression et la forme  Tokyo avec 2 décors qui disparaissent également) et une nouveauté : la forme Limoges.

Outre ceux déjà cités, quelques décors ont disparu : le Louis XVI, l’Aubépine, le Cyclamen, le Sapho. Mais in fine, le nombre de décors est toujours aussi impressionnant :  30 en impression et 25 coloriés sous émail.

 Parmi les nouveaux décors, le Moustiers mérite une mention particulière, car il connaîtra une fortune durable tout au long du XXème siècle, sous ce nom et sous d’autres encore (Viry, Olérys,…).

Au-delà de sa vocation première (présenter la collection et les prix), le catalogue de 1912 permet de suivre l’évolution de la Faïencerie dans sa gouvernance. Cette fois, ce n’est plus comme en 1909 Robert Charbonnier qui est le propriétaire, mais « Veuve Robert Charbonnier et Cie ». La crise a eu pour conséquence d’éloigner les fils de leur mère, c’est elle désormais la propriétaire . Le « …et Cie »  laisse penser toutefois qu’elle n’est pas seule propriétaire, mais qu’elle partage la propriété de l’usine, avec tous ses enfants ou peut-être avec ses seules filles Juliette Joran  et Hélène Moisand,  épouses des « gendres » qui  ont provoqué le départ des fils  (Edouard pour la Faïencerie de Salins, qu’il rachète en 1912 précisément).

 Le complément du catalogue 1912

On ne peut guère parler de catalogue concernant ce document, tant il est de taille modeste : 3 pages seulement.

Il s’intitule « dernières créations », c’est probablement un complément du catalogue 1912, publié au début de l’année 1913.

En 1ere page, 3 formes de services de tables sont présentées , les formes Argent, Limoges et Alise. Seule cette dernière  est  une véritable création. En 2ème page, figurent  4 formes nouvelles de garnitures de toilette, dont la forme Hélèna, en hommage à Hélène Charbonnier Moisand.

Mais c’est la mention en 1ère page du nouveau propriétaire, la Société Anonyme des Faïenceries de Longchamp, qui retient l’attention. Les administrateurs-délégués en sont Marcel Joran et Gaëtan Moisand. Pour bien marquer la continuité avec le passé, il est souligné que tous deux sont « gendres de Robert Charbonnier, ancien propriétaire et fondateur » .

Le 5 décembre 1912, en effet, a été créé cette société nouvelle, qui reprend l’activité de la Faïencerie. Pour ce faire, les épouses des gendres, Juliette et Hélène, font apport de l’ensemble des actifs permettant de poursuivre l’exploitation de la Faïencerie (fonds de commerce, biens immobiliers, machines et matériels, stocks, …) Cet apport évalué à 300 000 F est complété par un apport en numéraire de 50 000  F de 7 personnes dont les gendres, le tout constituant le capital initial de la Société. Les deux sœurs détiennent ainsi à elles deux 600 des 700 actions de la SA des Faïenceries de Longchamp.

On peut supposer qu’avant la constitution de cette société, Caroline a désintéressé d’une façon ou d’une autre (non connue à ce jour) son fils René et sa fille Henriette. Edouard, quant à lui, a déjà renoncé à la succession de son père moyennant une indemnité forfaitaire de 25 000 F.

 Le catalogue de prestige de 1920

Sa taille est vraiment modeste, à peine au-delà de celle d’une carte postale ; son volume également, 9 planches seulement, ne présentant qu’une vue très partielle de la production de la Faïencerie à la date de sa parution. Et pas de tarif, pourtant toujours présent dans chacun des catalogues connus de la Faïencerie.

 En photo de titre de cet article sur les catalogues, la reproduction de la page de couverture de ce mini-catalogue ;  immédiatement ci-dessus et ci-dessous, 3 des des 9 planches.

On peut le présenter comme un prospectus commercial ou un objet de prestige, il utilise un papier de qualité et une technique irréprochable  d’impression de photographies dont certaines en couleur. 

Sur les 9 planches, 4 présentent des services de table, 4 des garnitures de toilette, 1 des vases, vasques et porte-parapluies.

 Sur une des planches, deux décors nous sont familiers, le Callot et le Rouennais, sur la forme la plus utilisée de l’histoire de la Faïencerie, la forme Argent. Sur une autre planche, une formes déjà ancienne, la forme Martha avec ce superbe décor, le Velars, qui est de création récente. 

Les garnitures de toilette  conservent une place importante puisqu’elles occupent autant de planches que les services de table. Ce sont sans doute les dernières années des cuvettes et des brocs de toilette, car l’eau courante commence à se généraliser en France. On peut imaginer les difficultés pour la Faïencerie lorsque les ventes de garnitures de toilette  ont commencé à se tarir pendant l’entre-deux-guerres.

Ce catalogue est difficile à dater. Le graphisme des lettres de la page de couverture, d’esprit Art Nouveau (proches des lettres des stations de métro Guimard ou encore des affiches de Mucha) peut laisser penser à une parution entre 1895 et 1905. Mais les pièces de faïence avec des formes et des décors nouveaux font pencher pour une parution plus tardive, entre 1920 et 1930. En effet, les décors des  cuvettes et brocs de toilette sont  très représentatifs de l’Art Déco, de l’entre-deux-guerres (formes Beauvais et Suzy avec un décor Vapo).

 La forme Imperator avec son décor Carquois confirme cette hypothèse. C’est une forme originale avec un décor assez classique. Un modèle  de  broc Imperator/Carquois figure dans les collections de la Villa de Longchamp, sa « signature » au dos est  caractéristique des années 1920-1930.

L’absence de catalogues  après 1912 (le dernier présenté est plus un prospectus qu’un catalogue comme nous l’avons vu) peut laisser à penser que cette pratique s’est tarie avec l’arrivée des nouveaux dirigeants. Les moeurs commerciales ont dû changer après la Grande Guerre et  l’édition de catalogues avec des prix fixes pendant un an  n’est plus dans l’air du temps à une époque d’instabilité monétaire. De plus, les Grands Magasins   prennent une place déterminante dans la clientèle de la Faïencerie, avec des  tarifs distincts de ceux appliqués à la clientèle traditionnelle des  grossistes régionaux.

Notons que la quasi-totalité des décors connus, et des estampilles associées, du temps de Robert Charbonnier, ont été répertoriés. Jean Rosen en a fait une publication :
http://www.napovillers.com/




Longchamp et les décors Moustiers

Longchamp et les décors Moustiers

Dans les inspirations de Longchamp, on peut citer surtout Clérissy, Bérain, et Olérys. Jacques Callot, graveur lorrain du XVII° siècle a été associé à cette série, essentiellement parce qu’un service à grotesques porte son nom.

Le premier service Moustiers

Les premières faïences de Moustiers chez Pierre Clérissy étaient décorées en camaïeu bleu à motifs de fleurons et de rinceaux. Les marlis étaient de guirlandes à fleurs de solanacées et personnages mythologiques. Il y a une certaine analogie avec Rouen que certains attribuent au rôle qu’aurait joué Jean Clérissy, frère de Pierre, curé en Normandie.

Le premier service du nom de Moustiers, créé à Longchamp au XIX° siècle, du temps de Robert Charbonnier, s’en inspire. Il sera ensuite abandonné mais on conservera le service « rouennais » qui a une facture assez proche.


Le Callot

Le décor caricatural, à grottesques désigne les décors de la Rome antique redécouverts dans les grottes de la Maison dorée de Néron à Rome, à la Renaissance. La bizarrerie des sujets représentés, hommes ou animaux, a conduit à l’appellation de grotesques qui s’applique à l’expression à la fois d’une imagination drolatique et moqueuse et d’une réalisation amusante : caricatures humaines sous forme de singes grimaçants et carnavalesques, ménestrels, hérons et ânes musiciens ou ailés, hommes difformes et bossus au nez boursouflé, fées enveloppées de capes, oiseaux à longues ailes sans corps, personnages d’époque etc…


Créé au XIX° siècle, le service Callot doit son nom à la reprise de certaines gravures de Jacques Callot, décorateur lorrain du XVII° siècle. Il s’inspire aussi des polychromes d’Olérys ou de Laugier. Les principaux éléments de décoration en sont repris: grotesques disposés au centre, sur des « terrasses fleuries », avec sur le pourtour de la pièce des « tertres » entre lesquels se répartissent plantes, fleurs, papillons et insectes.

Outre la qualité de la réalisation qui ne saurait rivaliser avec Moustiers, le service Callot ne présente qu’un personnage au centre, là où les Moustiers en présentent plusieurs sur une même pièce.

Il met en scène 4 personnages : les 2 premiers brandissant une arme et les 2 autres jouant d’instruments de musique. Ils sont tous assez singuliers, les premiers dansent ou se contorsionnent de façon quelque peu grotesque tout en semblant menacer un adversaire imaginaire avec leur arme. Le joueur de violon est un nain difforme, vêtu de façon plutôt ridicule avec notamment son drôle de chapeau. Quant à l’autre instrumentiste, c’est un âne !

Les services Moustiers du XX° siècle

Tout au long du XX° siècle, les services Moustiers de Longchamp ont décliné de façon assez proche, un personnage central.

Le premier de cette série date du début du XX° siècle. D’autres services par la suite et notamment ceux qu’Hélène Charbonnier Moisand réinterpréta dans les années 50 à partir des modèles anciens,  prirent le nom de décorateurs célèbres de Moustiers, comme Viry.





Si l’on rapproche ces différents décors du XXème siècle du Callot créé au XIXème, on est évidemment frappé par la proximité des styles. On peut donc affirmer sans risque d’erreur que le service Callot est l’ancêtre de tous les décors « Moustiers » de la Faïencerie de Longchamp.  Certes avec le temps, le décor s’apure : les tertres disparaissent, les feuillages et les fleurs se font plus parcimonieuses. Mais l’essentiel reste identique. On remarquera que les Moustiers de Longchamp reprennent le parti pris caractéristique du service Callot de ne présenter qu’un seul personnage sur chaque pièce. Alors que les décors à grotesque de Moustiers présentent de façon quasi systématique 2 ou 3 grotesques sur chaque pièce, voire plus encore.

Le service Olérys

A la différence du Callot, le décor Olérys de Longchamp présente systématiquement deux personnages au centre, une sorte de couple avec un homme s’avançant vers une caricature de femme évoquée par son ombrelle. On y retrouve le gros papillon et des rinceaux et feuillages. Il est traité en ocre jaune.
La consécration de ce décor fut, une fois de plus, sa production en porcelaine de Longchamp, ce qui accentua la finesse du trait et la luminosité des pigments.

Le Bérain

« Le décor ” à la Berain ” s’inspire des dessins de Jean Berain, ornemaniste de Louis XIV. Autour d’un sujet central, généralement un personnage mythologique, s’articule un réseau d’arabesques parfaitement symétrique, enrichi d’éléments architecturaux, de cariatides, de bustes et d’animaux fantastiques.

Comme ce superbe plat exposé au musée de Marseille, le plus souvent, ce décor est en camaïeu bleu. Moustiers a produit des décors ” à la Bérain ” pendant toute la première moitié du XVIIIe siècle, d’abord chez Clérissy. Il a été traité à Moustiers très majoritairement en camaïeu bleu, rarement en polychromie, et exceptionnellement en camaïeu jaune ». [Académie de Moustiers]. Berain emprunte également quelques petites figures à la Callot qu’il place dans cet enchevêtrement de rinceaux.

Le service Bérain de Longchamp sera créé tardivement, dans les années 1960 par Paule Moisand, épouse d’Henry et son gendre Jean Duminy, architecte et peintre, tous deux inconditionnels de la Provence. Ce service sera un des fleurons de la porcelaine de Longchamp mise au point à la même époque.

Voir sur le site www.académie-de-moustiers un résumé illustré des principaux décorsdes vieux Moustiers : https://www.academie-de-moustiers.com/les-decors-principaux.html